« Toutes les prisons nous ont tourné le dos ». Quel avenir pour le Genepi à Rennes ?

Depuis la décision de la Garde des Sceaux de couper les subventions de l’association Genepi, les établissements pénitenciers se voient privés d’un des seuls organismes intervenant directement à l’intérieur des prisons. Qu’en est-il de la branche rennaise qui constitue l’un des plus grands groupes locaux de l’association estudiantine ?

 

 

Cela fait plus de quarante ans que le Groupement étudiant national d’enseignement aux personnes incarcérées (Genepi) milite pour le décloisonnement du système carcéral à travers ses interventions dans les prisons françaises. Cet engagement s’incarne dans une volonté de passation de savoirs et de maintien du lien social avec les détenus, et n’a jamais caché sa teinte politique, à l’intérieur comme à l’extérieur des centres pénitenciers. Les prises de positions de l’association sont par ailleurs à l’origine de sa création en 1976 suite aux grandes mutineries de prisonniers, dont les conditions de détention ont contribué à alimenter une réflexion générale sur le système punitif des établissements pénitenciaires. C’est pourtant ce militantisme qui a été l’un des motifs de la Garde des Sceaux Nicole Belloubet pour mettre soudainement fin au renouvellement de la convention qui associait la Direction de l’Administration Pénitentiaire (DAP) et le Genepi. La remise en cause de son fonctionnement s’est donc rapidement accompagnée d’un refus d’intervention aux bénévoles dans la majorité des établissements pénitenciers.

« De manière générale il y a beaucoup moins d’interventions de la part du Genepi en prison parce qu’il y a eu une évolution dans les objectifs de l’association, parce qu’elle a 42 ans. » explique Elliot, bénévole depuis la rentrée 2018 dans la branche rennaise de l’association. Cette dernière a effectivement élargi ses interventions au delà de l’enseignement en privilégiant le lien social : « Nous nous sommes plus tourné vers des ateliers socio culturels, vers des débats avec les détenus…C’est ça qui dérange le ministère de la justice ». Cette dernière a également déploré la baisse croissante des interventions des bénévoles, reproche auquel l’association estudiantine n’a pas manqué de répondre que la responsabilité était partagée, l’intervention dans les prisons étant rendue de plus en plus difficile depuis quelques années.

« L’engagement n’est jamais gratuit »

50 000 euros. C’est le montant des subventions annuelles dont sera désormais privée l’association, « une part importante du budget », affirme Elliot. Un frein non négligeable selon lui pour le fonctionnement de l’association, qui se voit également coupée des autres subventions des métropoles permises par ses interventions en prisons. « L’engagement n’est jamais gratuit »  , analyse l’étudiant de Sciences Po Rennes, formel. Sans soutien financier, « le Genepi ne pourra pas durer jusqu’au mois de juin. »

Cependant,  la résolution ministérielle ayant scandalisé une partie de l’opinion publique et provoqué une importante médiatisation, la Garde des Sceaux a finalement convenu de négocier une  nouvelle convention. Sera-t-elle avantageuse pour l’organisme ? Si les portes des centres pénitenciers  pourraient ouvrir de nouveau, à l’heure où en France, « le Genepi intervient dans seulement deux prisons », la nouvelle convention n’inclut toujours pas le renouvellement annuel de la subvention habituelle….

Conditions de détentions dégradées

Pour les bénévoles du Genepi,  mettre fin à un tel financement serait rompre l’unique lien que les détenus, en dehors de l’éducation nationale, du culte et des parloirs, ont avec l’extérieur. Pointer les conditions de détention et le traitement des prisonniers était pourtant devenu, à travers le témoignage, le crédo de l’association, connue pour politiser ses bénévoles. Politisation qui découle  de l’évolution des conditions de détentions, provoquée par la rigidité accrue des politiques carcérales. Sous couvert d’une détention modernisée, l’automatisation d’un certain nombre d’établissements est une innovation sur laquelle Elliot pose un tout autre regard.

« Dans l’état actuel des choses, la prison crée beaucoup de maladies mentales, de l’isolement, surtout avec les prisons modernisées qui coupent de plus en plus le lien social des prisonniers… »

L’étudiant fait notamment référence à la nouvelle maison d’arrêt de Nantes, qui compte déjà deux suicides depuis l’été dernier. Cette détérioration croissante d’un système carcéral peine à émerger dans la sphère publique, et pour beaucoup, l’éloignement du Genepi par la justice est significative d’une mise sous tutelle, qui contribuerait  davantage à son opacité.

Du côté des détenus, le Genepi semble plutôt bien vu. « Il y a eu des mouvements de soutien, on a reçu des lettres de prisonniers qui avaient besoin de l’association. » nous raconte Elliot.

 

PARIS – 18 FEVRIER 2018 :

Quelle spécificité rennaise ?

Les récents émois ont suscité un certain nombre de débats internes à l’association. Faut-il encore intervenir dans les prisons ? Est-il au contraire plus que jamais important de préserver un lien avec l’intérieur pour visibiliser ce qu’il s’y passe et garantir une attache avec les détenus?

En attendant les résultats des négociations, les bénévoles ne découragent pas. Et à Rennes, le groupe est l’un des plus actifs. Car si l’association est la seule à intervenir dans les prisons de la métropole, l’action en détention ne constitue pas sa seule activité. « L’autre partie, c’est la sensibilisation au public comme par exemple des journées ISP (Information Sensibilisation au Public). » précise Elliot. Pour mettre en lumière les conditions carcérales, de nombreux thèmes sont abordés; le bénévole en énumère un certain nombre, comme la situation des trans, le traitement inégal entre les hommes et les femmes, l’accès à la contraception, et même la pornographie. Dans la capitale bretonne, les supports imaginés dans l’espace publique sont divers: cellule fictive reconstituée, expositions, journées de sensibilisation, interventions dans les lycées… et une émission, le plus de la branche locale. Diffusée sur Canal B et intitulée  94 degrés à l’ombre, elle récolte tous les dimanches des correspondances de détenus et les retransmet pour permettre une communication avec leurs proches, suivi d’une dédicace musicale. Elliot, qui a déjà participé à l’émission observe son aspect pratique : « La plupart du temps, c’est compliqué et plus long de recevoir des lettres, donc certains détenus passent par ce biais là pour donner des nouvelles directement. » 

Les bénévoles rennais, majoritairement étudiants en droit, axent donc leur engagement sur la sensibilisation. « Il faut faire changer les mentalités » martèle l’étudiant dont le mémoire porte sur l’engagement des genepistes. Vendredi dernier, l’aile bretonne du Genepi intervenait dans le lycée Jeanne d’Arc à Rennes pour parler des conditions actuelles de détention. Quant à Elliot, ce n’est pas avant mi 2019 qu’il pourra, peut-être, se glisser entre les barreaux des prisons rennaises.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *