Etudiants étrangers à Rennes : gosses de riches ou enfants pauvres ?

Mi-décembre, l’université Rennes 2 et Sciences Po Rennes étaient bloqués par leurs étudiants opposés à la hausse des frais d’inscriptions pour les étudiants extracommunautaires. Selon eux, la réforme sélectionnerait les plus aisés. Mais quel est, actuellement, le profil social des étudiants étrangers vivant à Rennes ?

Un étudiant étranger pour 29 habitants. C’était la proportion, en constante hausse, à Rennes en 2017, et elle devrait s’accélérer dans les prochaines années. Cependant, bien malin qui peut évaluer l’aisance économique, ou non, des étudiants étrangers vivant actuellement en France. En tout cas, ni le Centre de Mobilité Internationale (CMI) ni le CROUS rennais ne disposent d’une telle donnée.

Nous sommes allés à la rencontre d’une dizaine d’entre eux, de 3 continents différents, pour tenter de comprendre comment, financièrement, ils s’organisent pour vivre à Rennes.

Anna (Sénégal) : « Avant, on ne connaissait pas le stress »

Son père a beau être ministre dans son pays, Anna doit travailler en parallèle de ses études. « Nos parents nous disent qu’ils vont nous aider pendant les trois premiers mois » glisse-t-elle, entre deux bouchées du mafé qu’elle partage avec ses compatriotes sénégalais, Awa et Abdou. C’est le délai pour obtenir leur carte de séjour, nécessaire en vue de travailler en France durant leurs deux années de Master en sociologie.

« En attendant, moi je travaille au noir, comme femme de ménage. On a pas le choix ! » se révolte la plus bavarde du groupe. Il leur faut gagner 500€ par mois pour faire face à toutes leurs dépenses. Awa, elle, n’a pas encore de revenu en France, alors elle rogne sur la nourriture. « On se prive » marmonne-t-elle, en assurant ne pas dépenser plus de 100€ par mois pour manger.

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A Dakar, les trois jeunes vivaient chez leurs parents et pouvaient consacrer leurs dépenses aux loisirs. « On nous apprend pas l’autonomie comme en France. Là-bas, c’est mal vu de partir de chez nos parents avant le mariage », regrette Anna. D’après elle, cette soudaine indépendance – économique et familiale – serait à l’origine de leur « stress » et « solitude » à Rennes, où ils peinent à nouer des liens avec des français, notamment à l’université.

Un chiffre suffit à résumer la différence du coût de la vie entre les deux pays : 5€ par mois, c’est le prix d’un logement universitaire au Sénégal. A ce prix là, combien de chambres le mexicain Gabriel aurait-il ?

Gabriel (Mexique) : « J’ai deux chambres à Rennes »

Attablés à une terrasse Place Sainte-Anne, Jhonathan et Gabriel s’amusent des taux de change entre leurs monnaies et l’euro. Le premier, colombien, vit en Résidence Universitaire, comme la quasi-totalité des étudiants étrangers à Rennes, payant 244€ par mois pour une chambre. « A ce prix-là, j’avais un appartement à Bogota » rigole-t-il avec son ami mexicain. Ce dernier semble, toutefois, ne pas avoir les mêmes préoccupations : il paie deux chambres à Rennes !

Gabriel, étudiant mexicain originaire de Monterrey 

Gabriel, étudiant en échange à l’ESC de Rennes, a fait de celle en Résidence son débarras, depuis qu’il partage une colocation avec sa copine. Ce surplus immobilier s’ajoute aux 5,000€ qu’il débourse auprès de son université mexicaine durant son semestre breton. S’efforçant de s’exprimer en français, il dit faire partie des « 2% » d’étudiants mexicains privilégiés, qui sont inscrits en université privée prestigieuse. « Pour étudier à l’étranger, c’est surtout une question d’argent. Tous les étudiants mexicains que je connais à Rennes font partie de ces 2% », tranche celui dont les parents cubains ont fui le communisme.

A Rennes, il assure avoir réduit ses dépenses et fait une confession surprenante : « je n’ai plus de carburant à payer, donc je vais au cinéma tous les jours ici ». En revanche, comme la majorité des étudiants étrangers rencontrés, il sort peu manger et préfère cuisiner « entre nous », pour limiter ses dépenses alimentaires.

Kenza (Maroc) : « Prouver que tu es aisé »

8,000€. C’est ce que doivent disposer les étudiants étrangers sur leur compte pour obtenir un visa d’étude en France. « Mais ça ne suffit pas, il faut prouver que tu es aisé » répète Kenza, qui a mené son enquête auprès d’autres étudiants et de l’administration marocaine avant de candidater. Pour mettre toutes les chances de son côté, elle a contourné ce système opaque avec une habile stratégie : « j’avais mis mon argent sur le compte de ma grand-mère, pour avoir dix fois la somme demandée. Sinon c’est sûr que j’aurais pas été prise

Si Kenza dit faire partie de la « classe moyenne inférieure » au Maroc, elle se sent « à l’aise » en France avec 550€ par mois. La jeune femme de 24 ans bénéficie des APL, et se permet des activités qu’elle ne pouvait pas à Casablanca. « La natation ça coûte exactement dix fois moins cher ici ! » s’enthousiasme l’étudiante à l’IGR.

Néanmoins à partir de janvier, Kenza devra travailler pour rembourser les 5,000€ versés par son père pour l’année. La bavarde marocaine raconte que les restituer constitue un « choix personnel », et isolé par rapport aux autres étudiants marocains.

Les prêts, de toute nature, sont fréquents chez les étudiants étrangers. Quelques couloirs plus loin dans la Résidence Universitaire Sévigné, une chinoise – qui se fait appeler Joanne –  devra elle aussi rembourser un prêt de 4,000€ émanant du gouvernement hongkongais : « on doit le rendre après avoir obtenu notre diplôme, sur plus de deux ans ».

Quant à Kenza, elle arrêtera ses études à l’issue de son année à Rennes. Déjà diplômée en marketing au Maroc – et très critique à l’égard de la qualité de l’enseignement supérieur de son pays – elle envisageait suivre un troisième Master, à Grenoble, l’année prochaine. Mais Kenza s’est ravisée, face à l’explosion à venir des frais d’inscription pour les étudiants étrangers.

 

Explication – La hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers  :

Le 19 novembre dernier, Edouard Philippe a dévoilé la nouvelle stratégie nationale pour attirer les étudiants étrangers. Ironiquement baptisé « Bienvenue en France », le dispositif prévoit de multiplier par seize leurs frais d’inscriptions à l’université (de 170 à 2770€ pour une licence ; de 243 à 3770€ pour un Master) dès septembre prochain, en vue de fonder l’attractivité de la France sur « l’excellence », et non sa « quasi-gratuité » d’après Edouard Philippe.

Seuls les étudiants non-européens, et hors programme d’échange, devront s’acquitter de ces frais. Soit 27% des 7,500 étudiants étrangers de Rennes, selon le Centre de Mobilité Internationale (CMI).

 

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