Deliveroo, Uber Eats : qui sont leurs livreurs à Rennes ?

« La livraison écolo », c’est comme cela qu’est souvent présenté le service proposé par Deliveroo, l’application anglaise de livraison de repas. Arrivée à Rennes il y a deux ans, elle partage désormais l’affiche avec Uber Eats, concurrente redoutable : flexibilité, revenus rapides, voilà ce que met en avant l’application américaine, qui ne s’encombre pas du crédo écologique pour attirer les livreurs. Déliveroo vs Uber Eats : écolos contre ubérisés ? 

Depuis quelques mois, Deliveroo et Uber Eats, les deux principales plateformes de livraison de repas à domicile à Rennes, se livrent une bataille sans merci. L’enjeu : attirer à elles les services des livreurs de la capitale bretonne. Mais quels profils ciblent-elles ? Des coursiers nous livrent leurs témoignages.

Cyclistes écolos contre ubérisés décomplexés ?

Une culture différenciée

« Tu évites d’aller devant le Mac Do du Colombier avec ta casquette Déliveroo, parce que c’est le spot des Uber ». François, étudiant et livreur depuis un an et demi, reconnaît que les deux plateformes entretiennent un esprit de compétition entre leurs livreurs.  Lorsqu’il est arrivé chez Uber Eats alors qu’il livrait déjà pour Deliveroo, il n’a pas été accueilli à bras ouverts.« La responsable n’était pas enchantée. T’es l’un ou t’es l’autre », fait-il remarquer. Pourtant, tous les livreurs interrogés nous le diront : s’ils travaillent essentiellement pour l’une, ils sont inscrits sur les deux plateformes.


François livre rarement pour Uber Eats, qui incarne selon lui « le paroxysme de l’ubérisation ». Ce qui lui déplaît, c’est l’aspect « jetable » de la relation de travail. « Deliveroo met en avant un certain professionnalisme », affirme-t-il. La différence, François l’a vue dès son inscription sur Uber Eats. «Tu as à peine à t’inscrire sur le site et tu peux déjà commencer à rouler. Et l’administratif on voit plus tard ». Pour lui, il est clair qu’Uber Eats s’adresse à un public peu familier des démarches administratives. Même expérience pour Diaby, qui livre pour les deux plateformes. La constitution de son dossier Deliveroo lui a pris plus d’un mois, contre deux semaines chez Uber Eats — et il pouvait livrer au bout d’une semaine. Autre différence : alors que Deliveroo rémunère toutes les deux semaines, Uber Eats propose depuis peu une rémunération au jour, qui peut séduire un public plus précaire. 

Les livreurs Deliveroo : des cyclistes écolos ?

Fanny, qui livre essentiellement pour Deliveroo, compte parmi ses collègues beaucoup d’étudiants qui, comme elle, « adorent le sport », mais aussi des skateurs, d’anciens sportifs… Une atmosphère qu’elle n’a pas retrouvé auprès de ses collègues Uber Eats. « Il n’y a pas ce côté sport. Les Ubers sont parfois en scooters, ce sont souvent des gens qui n’ont pas les mêmes motivations ». Pour François,  « il y a une identification qui fait que les coursiers eux-mêmes se dirigent vers l’une ou l’autre des plateformes ». Deliveroo s’adresse avant tout à « des cyclistes qui connaissent bien leur vélo »

S’il y a un point qui cristallise les tensions entre livreurs, c’est celui des scooters. « À Rennes, Deliveroo c’est à vélo, c’est comme ça », explique François. Une politique que certains coursiers défendent becs et ongles. « Les acharnés, qui sont hyper impliqués, ceux-là ne veulent pas de livreurs en scooters. Lorsqu’ils en voient un, ils le dénoncent », confie-il. Mais selon lui, leurs motivations ne sont pas écologiques : « Les gars n’en ont pas grand chose à faire ». C’est avant tout une question d’égalité entre les livreurs. Mais pour Diaby, coursier à plein temps, il serait insensé de tout faire à vélo. « Imagine qu’on te donne une commande à la poterie. Tu en fais cinq dans la journée, tu es épuisé. Tu ne peux pas faire ça plusieurs mois ». Il travaille alors essentiellement pour Uber Eats, et livre parfois en scooter, parfois même en voiture.

Des différences qui tendent à s’estomper. 

S’il préfère travailler avec Deliveroo, François reconnaît que les pratiques de la plateforme ont beaucoup changé en un an et demi. Et depuis quelques mois, les deux applications se livrent à Rennes une guerre sans merci pour attirer à elles clients et livreurs, au point de ressembler parfois à des sociétés jumelles. Fanny, qui travaille pour les deux, a pu s’en rendre compte : « Lorsqu’Uber fait une offre, Deliveroo réattaque tout de suite. Il y a quelques semaines, pour dix commandes réalisées — ce que tu fais généralement tu avais soixante-dix euros d’un coup avec Deliveroo ». Bonus pour les livreurs, bons de réduction pour les premières commandes, les deux plateformes jouent sans cesse des coudes, et cette convergence ne se réduit pas aux promotions. 

Depuis l’arrivée d’Uber Eats, Deliveroo a agrandi son périmètre de livraison à la rocade, et a également adopté la tarification au kilomètre qu’avait apporté avec elle la marque à la fourchette. La communication développée par les deux plateformes sur leurs sites internet est elle aussi sensiblement la même. Revenus attractifs, flexibilité : pour Deliveroo, plus question de jouer sur le crédo écolo face à son concurrent. Exit, aussi, les prétentions qualitatives : si la plateforme ne travaille pas avec Mac Donald comme le fait Uber Eats, elle compte plusieurs fast-foods locaux parmi ses clients partenaires dans la Métropole bretonne, et a décroché tout récemment un contrat de livraison avec la chaîne Burger King. 

Connexion libre contre système de créneaux : le vrai déterminant.

uber eats : Connexion libre et libre concurrence

Diaby le reconnait : Deliveroo rémunère mieux ses coursiers. Mais s’il livre pour Uber Eats, c’est parce qu’il n’a pas vraiment le choix, il doit travailler tous les jours. Uber Eats permet de se connecter à tout moment, tandis que Déliveroo fonctionne par créneaux horaires. Et c’est finalement cet argument qui permet de repérer deux profils : les étudiants… et les autres.  

Avec Uber Eats, Diaby se met en ligne toute la journée, et parfois jusqu’à trois heures du matin. Son compteur d’heures affiche des horaires exorbitants, pouvant dépasser les cent heures de connexion par semaine.

Chez Deliveroo, le nombre de places par créneaux est limité, afin d’ajuster offre et demande de travail. Pour Fanny, si cette limitation peut parfois être agaçante, elle est aussi l’assurance d’avoir du travail une fois connecté : « Quand tu as des créneaux, tu es sûr de faire un certain chiffre. Avec Uber, tu peux rester de 8h à 23h et faire quinze euros… ».

Des créneaux Deliveroo difficiles à obtenir

Avec une population de livreurs Deliveroo toujours grandissante, il est difficile d’obtenir des créneaux pour toute une journée. Si certains coursiers y parviennent, souvent grâce à leur ancienneté, ce n’est pas le cas pour les nouveaux arrivants. Antoine, 23 ans, en fait les frais : coursier Uber Eats à plein temps depuis septembre, cela fait quelques semaines qu’il est inscrit également chez Deliveroo, mais impossible pour lui d’obtenir suffisamment de créneaux.  Il continue donc de livrer essentiellement pour Uber Eats, qui lui permet de gagner une somme d’argent plus importante dans l’absolu, même si, ramené à un taux horaire, il serait relativement mieux payé avec Deliveroo.


Le fonctionnement par créneaux convient en revanche tout à fait à des étudiants comme Fanny et François, qui travaillent quelques heures le soir après les cours. Ils peuvent ainsi adapter leurs horaires en fonction de leur emploi du temps. « En job étudiant c’est génial. Moi ça me convient, parce que je n’espère pas gagner deux mille euros par mois avec ça », affirme François. Mais il reconnait que la réalité de l’activité de coursier est toute autre pour ceux qui l’exercent à plein temps : « La flexibilité, c’est l’enfer quand tu en fais ton métier. Mais c’est le paradis quand tu en fais ton activité secondaire ».

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